Décortiquer l’esprit entrepreneurial avec les neurosciences

Peut-on utiliser les neurosciences pour mieux comprendre ce qu’est « l’instinct business » ? Pour tenter de répondre à cette question, nous nous sommes entretenus avec Cyril Couffe, docteur en psychologie cognitive, chercheur associé à la Chaire « Talents de la transformation digitale », Grenoble Ecole de Management.

Selon les dernières recherches en neurosciences, peut-on parler d’instinct entrepreneurial ?

Les approches qui combinent les neurosciences avec l’entrepreneuriat sont complètement nouvelles. Les méthodes principalement utilisées jusque-là (observation des comportements, questionnaires auto-évalués) ont rapidement montré leurs limites et l’existence de facteurs contaminants. Au contraire, pouvoir enregistrer des réponses électrophysiologiques directement du cerveau permet de contourner beaucoup de ces éléments perturbateurs. Ces outils très précis vont nous permettre d’en savoir plus sur le « mind-set » des entrepreneurs.

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Derrière chaque décision prise, chaque activité entreprise, un mécanisme mental très complexe traite les informations, les priorise et prend des décisions critiques. Chez les entrepreneurs, les décisions sont souvent très rapides et non-conscientes. Pourtant, celles-ci sont influencées par des dizaines de mécanismes cérébraux qui appartiennent à deux catégories principales : la cognition froide et la cognition chaude. La cognition froide relève de la pensée logique et rationnelle qui affecte le traitement de l’information. La cognition chaude, au contraire, est liée à la motivation et aux émotions.

Ces recherches vont s’avérer cruciales dans les années à venir avec l’évolution du travail et l’émergence des IA : il nous faudra tous développer un esprit entrepreneurial ! Sur les 10 aptitudes essentielles au futur leader de 2020, énoncées lors du dernier forum économique de Davos, 7 font intégralement parties du kit des entrepreneurs : résolution de problèmes complexes, pensée critique, créativité, coordination avec les autres, intelligence émotionnelle, jugement et prise de décision, et enfin flexibilité cognitive. 70% des compétences les plus recherchées demain peuvent être nourries par les pratiques entrepreneuriales.

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Comment s’exprime cet instinct business ?

L’instinct entrepreneurial ne s’exprime pas chez tous les entrepreneurs de la même façon, ce qui rend son analyse parfois complexe. La plus grosse différence détectée à ce jour concerne le fossé entre les primo-entrepreneurs et les serial-entrepreneurs. De base, tous ont une aversion au risque plutôt faible, ce qui ne correspond pas à la réalité des non-entrepreneurs. En revanche, chez les « serials » a pu s’installer avec le temps une forme d’addiction qui pousse à chercher les situations « risque élevé-récompense élevée ».

Leur état d’esprit, résolument tourné vers la détection d’opportunité et associé à ce rapport au risque particulier, leur a permis de développer par l’expérience des raccourcis mentaux (aussi appelés heuristiques) qui les différencient des non-entrepreneurs et leurs donnent des avantages compétitifs lors de la conquête de nouveaux marchés. Ces raccourcis accélèrent les prises de décision, ce qui peut être bon dans certaines situations de création d’entreprise, mais peut également être négatif et mener à des biais cognitifs et des erreurs.

Au quotidien, cela peut se traduire par de graves erreurs de jugement, des rapports tendus avec leurs collaborateurs, et pourraient provoquer jusqu’à l’échec de certaines start-up…

Qu’est ce qui peut freiner l’instinct de l’entrepreneur ?

Quatre biais cognitifs peuvent notamment ternir le travail des entrepreneurs :

1) Les pensées contre-productives : les entrepreneurs peuvent avoir tendance à s’ancrer dans le passé et ruminer d’anciennes décisions. Cela peut provoquer des regrets à cause des opportunités non-saisies et un flot d’émotions négatives particulièrement néfaste.

2) Un engagement mal contrôlé : selon la théorie de l’engagement de Joules et Beauvois, nous pouvons rester comme « collés au pavé », retenus par les investissements et des engagements que nous avons faits par le passé, aussi faibles soient-il. Ainsi, les entrepreneurs pourraient avoir particulièrement tendance à continuer à investir du temps, des efforts ou de l’argent dans un projet encore non couronné de succès à cause de l’attachement à un investissement préalable.

3) Une trop grande porosité émotionnelle : les émotions négatives et positives générées par un événement auront tendance à fortement contaminer le travail. Rebondir devient encore plus difficile après un coup dur !

4) Des erreurs d’attribution causale des réussites et des échecs : ceux-ci relieront plus facilement leurs échecs à des causalités externes (mauvais collaborateurs, conjoncture difficile…) et leurs victoires à des causalités internes (leurs qualités et compétences notamment).

Peut-on développer ses aptitudes entrepreneuriales ?

Je suis convaincu qu’elles peuvent être développées et à tout âge ! D’ailleurs, la première question est de savoir comment ces aptitudes se sont développées chez les entrepreneurs aujourd’hui. Nous avons notamment des hypothèses en lien avec la structure familiale et l’éducation, puisqu’on s’est rapidement rendu compte que l’esprit entrepreneurial était beaucoup plus développé chez les enfants si leurs parents avaient eux-mêmes été des créateurs d’entreprise.

La question majeure concerne le rôle des établissements supérieurs, notamment des écoles de commerce, dans la transmission de ces compétences-clés. Plusieurs programmes à destination des futurs entrepreneurs ont fait des choix pédagogiques forts qu’il faut saluer. Pour les personnes déjà en entreprise, on trouve parfois la possibilité de faire des expériences d’intrapreneuriat. Malheureusement, elles sont encore peu souvent présentes et pas toujours très poussées en termes d’accompagnement.

Pour conclure, quels sont, selon vous, les évolutions dans ce domaine ?

La thématique des compétences entrepreneuriales sera un point déterminant sur le marché du recrutement et de la gestion des compétences en entreprise dans les années à venir. Il faut donc s’emparer du sujet dès aujourd’hui et avancer sur 3 grands axes : enrichir les démarches de recherche, notamment par les méthodes en neurosciences, innover sur les démarches pédagogiques au sein des grandes écoles et accélérer la prise de conscience des entreprises de l’importance des compétences cognitives clés de demain.


Les études « neurosciences et entrepreneuriat »

Même si c’est un champ neuf d’investigation, quelques études montrent des résultats très prometteurs. Par exemple, une équipe de recherche pilotée par Martin de Holan il y a quelques années a rapporté que les entrepreneurs et les non-entrepreneurs mobilisent différentes ressources mentales pour résoudre un problème. Ils ont en effet comparé les performances de ces deux groupes lors d’une tâche de décision en enregistrant les activités cérébrales. Les résultats ont montré que les entrepreneurs étaient capables de prendre des décisions plus rapides lors d’essais incertains et risqués. Ces décisions étaient ensuite suivies d’un processus cognitif de post-évaluation plus important. En d’autres termes ils agissent d’abord, puis tirent les leçons ensuite. C’est un mode de pensée totalement hors-normes puisque la plupart d’individus n’agissent qu’après une réflexion poussée en cas de situation risquée. De plus, nous ne prenons que rarement le temps de réfléchir à nos décisions passées… D’autres programmes ont été lancés au sein d’universités et de laboratoires prestigieux pour mieux appréhender les phénomènes psychologiques par les neurosciences, notamment à Copenhagen Business School et à l’université d’Oxford.


Supplément partenaire réalisé et animé par American Express. La rédaction des Echos n'a pas participé à sa réalisation.

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