Eric Bellion : itinéraire d’un instinctif

Avec un pied sur un voilier et l’autre dans l’entreprise, qui de mieux qu’Eric Bellion pour parler d’instinct ? Ce navigateur, participant en solitaire au Vendée Globe 2017, est aussi à l’origine de plusieurs très belles aventures nautiques collectives. Son projet : COMMEUNSEULHOMME. Son credo : faire de la diversité une richesse pour réaliser des exploits. Ce savoir appris en mer, il l’a transposé aux entreprises, accompagnant de grands groupes comme formateur en management. Retour sur un itinéraire aux confins de l’instinct business.

Instinct Business : Quel a été votre parcours ?

Eric Bellion Itinéraire d'un instinctifEric Bellion : J’ai fait une école de commerce, l’EM Lyon, puis j’ai travaillé deux ans dans une SSII. Après cela je suis parti faire le tour du monde à la voile avec deux amis pendant plusieurs années. Cette expérience a changé ma vie en profondeur. Quand je suis rentré, j’ai travaillé pour lever des fonds pour la science et j’ai développé des projets en lien avec la navigation et la différence.

IB : En quoi consiste votre approche ?

E.B. : Je me sers de la mer et des bateaux pour comprendre comment marchent les équipes et comment des personnes très différentes peuvent s’enrichir de leurs différences. Les bateaux sont pour cela des laboratoires très intéressants. J’ai ainsi effectué plusieurs courses avec des équipages très hétérogènes : hommes et femmes, jeunes et âgés, valides et handicapés, de milieux sociaux privilégiés et défavorisés… A chaque fois, en misant sur le collectif, nous avons réussi à battre des records et des équipes professionnelles.

 

« Viser l’harmonie plutôt que la performance, car c’est de là que vient la performance durable. »

 

IB : Que tirez-vous de ces expériences pour accompagner les entreprises ?

E.B. : Je me sers de tout ce que j’apprends en mer pour améliorer la façon de travailler ensemble. Je cherche à faire comprendre aux équipes et aux managers qu’au lieu de gommer la singularité de chacun, il vaut mieux les mettre en avant. Qu’il y a là une vraie source de performance. Chacun doit pouvoir exprimer librement quelles sont ses forces et ses faiblesses sans se sentir juger. L’équipe et ses ressources infinies seront alors en mesure de compenser les faiblesses de chacun.

IB : Y a-t-il une méthode pour faire travailler ensemble avec succès une équipe hétérogène ?

E.B. : Pour moi, il y 5 clefs importantes. La première, c’est d’oser dépasser les différences visibles, qui sont superficielles, pour s’intéresser au fondamental de chacun. C’est ce que j’appelle les ressemblances invisibles. Ensuite, il faut apprendre à se connaître et à se faire confiance. Cela permettra à toutes les compétences de s’exprimer au sein du groupe. Troisième ingrédient : être persuadé que l’innovation vient de la contrainte, avec un esprit pionnier capable de surmonter les difficultés. Quatrième clef : viser l’harmonie plutôt que la performance, car c’est de là que vient la performance durable. Enfin, exulter en équipe car, en respectant ces clefs, on a réussi à atteindre un état de grâce collectif pour réaliser une performance qu’on n’avait pas imaginé.

 

« En considérant chacun comme une source de richesses, on gomme le poison des équipes : la rivalité. »

 

Eric Bellion (FRA), skipper Comme Un Seul Homme, portraited during prestart of the Vendee Globe, in Les Sables d'Olonne, France, on October 20th, 2016 - Photo Vincent Curutchet / DPPI / Vendee Globe Portrait de Eric Bellion (FRA), skipper Comme Un Seul Homme, aux Sables d'Olonne, le 20 Octobre 2016 - Photo Vincent Curutchet / DPPI / Vendée Globe

IB : Et comment créer cette harmonie avec des individus très différents ?

E.B. : Le point de départ, c’est qu’il faut que les personnes du groupe se ressemblent invisiblement. Qu’ils partagent les mêmes fondamentaux. Ensuite et surtout, il faut accepter que l’autre fasse différemment de nous. Qu’il suive ses propres méthodes et propres idées. Il doit pouvoir s’exprimer librement, le groupe étant là pour compenser ses éventuelles erreurs dans la bienveillance. C’est le pilier de l’intelligence collective : considérer chacun au sein de l’équipe comme un pionnier qui enrichit, par sa particularité, le collectif. Or, c’est une approche qui va à l’encontre des penchants naturels de beaucoup, qui ont tendance à voir l’autre comme une contrainte. En considérant chacun comme une source de richesses pour le collectif, on gomme le poison des équipes : la rivalité.

IB : Avez-vous un exemple ?

E.B. : J’ai composé un équipage en duo avec Sam Goodchild lors de la Transat Jacques Vabre. Nous avions des profils très différents. Lui, plus jeune skipper de la course, mais qui avait fait toutes les grandes courses au large. Moi, plus âgé, autodidacte et instinctif. Nous avons dû apprendre à nous faire confiance mutuellement… Nous avons fait un grand travail de confiance accompagnés d’un coach. Je lui expliquais ce que je ressentais et lui a accepté d’écouter ces instincts car il a vu qu’ils étaient censés et pertinents. Résultat : notre équipage a fini 7eme sur les 21 bateaux engagés comptant les meilleurs de la discipline.

IB : Cette équation vous semble-t-elle applicable en entreprise ?Portrait Eric Bellion_Instinct entrepreneur

E.B. : Dans la navigation comme en entreprise, ce sont exactement les mêmes clefs qui sont à l’œuvre. Car quel que soit le cadre, lorsque deux êtres humains se trouvent ensemble, ce sont les mêmes interactions qui se produisent. L’avantage de mon discours est qu’il sait capter l’attention. Je parle de courses au large et d’histoires extraordinaires que les gens ont envie d’entendre. Lorsque je décris les situations auxquelles j’ai été confrontées, les personnes que j’accompagne s’aperçoivent qu’ils vivent la même chose dans leur travail, les mêmes rivalités, les mêmes relations.

 

« En matière de recrutement, mieux vaut ne pas se fier à son instinct ! »

 

IB : Comment identifier des personnes partageant des ressemblances invisibles ?

E.B. : Il faut toujours commencer par définir le fondamental de l’équipe. Puis recruter des personnes qui partagent le même objectif et le même engagement. Pour détecter cela, il faut dépasser ses premières impressions, fondées sur des préjugés. Ce n’est pas facile, car nous sommes obnubilés par le superficiel. Lors d’une première rencontre, nous projetons sur une personne ce que nous avons connu d’autres personnes rencontrées par le passé. Nous nous servons des signes visibles pour projeter des idées préconçues. Pour moi par exemple, qui suis quelqu’un de très instinctif, je me suis aperçu que cela ne fonctionnait vraiment pas pour le recrutement. Je me suis donc fait accompagner par des psychologues de la Marine Nationale dans mes projets collectifs. Il y a tout un travail à faire pour rencontrer vraiment les personnes avec qui on travaille ou avec qui on a envie de vivre.

IB : Et comment ensuite organiser leur collaboration ?

Portrait Eric Bellion_Instinct entrepreneurE.B. : Il faut définir un cadre commun très précis. Et s’assurer que tout le monde le respecte. Il faut bien exprimer clairement en amont les règles du jeu. Préciser ce qui est important. Puis observer les comportements et ne pas hésiter à signaler à une personne quand elle ne respecte pas le cadre. La confiance va avec la vigilance.

 

« L’instinct est une forme d’intelligence émotionnelle »

 

IB : Vous vous définissez comme un instinctif. Quelle est votre définition de l’instinct ?

E.B. : L’instinct c’est une forme d’intelligence émotionnelle. C’est la somme de tout ce que nous avons appris au cours notre vie. Cette somme de connaissances et d’expériences va nous permettre à un moment de prendre des décisions. Il peut être difficile de les expliquer, mais nous les ressentons très fortement. Le problème est que, très souvent, on ne le laisse pas parler. Que pour être un jugement valable, il faut un tableau Excel pour soutenir notre décision.

IB : Comment l’instinct s’exprime-t-il chez vous en tant que navigateur ?

E.B. : Chez moi, l’instinct est quelque chose de très fort. Je n’ai jamais appris la navigation et je ne sais pas mettre de mots sur ce que je fais. Je ressens les choses. Par exemple, je décide de réduire la toile parce que je le sens. Alors même que dans mon environnement perceptible, il n’existe pas de raison valable de le faire. Je l’ai notamment beaucoup expérimenté lors du dernier Vendée Globe.

IB : Pensez-vous que l’instinct ait sa place en entreprise ?

E.B. : Ce dont je suis certain, c’est que les gens aujourd’hui ne le font pas assez parler. En effet, dans la plupart des entreprises, il est difficile de dire à sa hiérarchie : « je ne vais pas faire ce que tu m’as demandé parce que je ne le sens pas ». Donc on le fait quand même. Il faut mettre en place un cadre permettant à chacun de développer une parole libre. Il faut permettre ce genre d’échange pour accueillir les réactions instinctives des gens.

 

« Pour avoir quelque chose que tu n’as jamais eu, il faut faire quelque chose que tu n’as jamais fait. »

 

IB : L’instinct est-elle une capacité innée ou peut-on le développer ?

Portrait Eric Bellion_Instinct entrepreneurE.B. : Il y a sans doute un peu d’inné, mais je sais que nous avons tous la possibilité de le travailler, de le développer. Cela demande de se faire confiance. Cela demande de faire des choses qu’on a jamais faites auparavant. Nous avons tous en nous des ressources infinies. La seule différence, c’est que certaines personnes acceptent de faire deux pas dans le noir. Pour avoir quelque chose que tu n’as jamais eu, il faut faire quelque chose que tu n’as jamais fait.

IB : Gardez-vous en mémoire un moment précis où votre instinct vous a été utile ?

E.B. : Sur le dernier Vendée Globe, je ne visais pas une place dans le classement général. Je voulais juste être en harmonie avec la mer et mon bateau. J’ai décidé de me fier à mon intuition et d’oublier ce que j’avais appris. J’ai mis mon énergie à ressentir les choses, la vitesse du bateau par rapport à la mer par exemple. Cela m’a pris un mois et demi pour trouver cet état. Puis j’ai fait tout le reste de la course à l’instinct. J’ai alors accéléré et doublé de nombreux participants.

Portrait Eric Bellion_Instinct entrepreneurIB : Quel a été le déclencheur ?

E.B. : Celui où j’ai pris des risques sur ma trajectoire. J’ai choisi d’agir au lieu de subir le calme dans le grand sud, d’aller vers une dépression pour la prendre du bon côté. J’ai alors essuyé une grosse tempête. Mais j’ai découvert que le bateau le faisait très bien et que je pouvais me faire confiance. C’est ce moment précis qui a enclenché mon choix de n’écouter que mon instinct.

 

« Dans les entreprises la peur du risque est très présente. On essaie de tout verrouiller ».

 

IB : Trop de cadre peut-il être bloquant pour écouter son instinct ?

E.B. : Oui, en effet. Un exemple : pendant la première partie du Vendée Globe j’étais très crispé. Je n’arrivais pas à dormir. Je n’arrivais pas à me reposer. J’avais beaucoup travaillé avant pour maîtriser ma cours. Puis, comme je l’expliquais, j’ai pris la décision de changer, d’arrêter de me rassurer en regardant mon ordinateur et de me faire confiance. En entreprise, aujourd’hui, la peur du risque est bien souvent très présente. On essaie de tout verrouiller. Nous avons du mal à faire confiance aux gens et à les laisser exprimer leurs façons de faire. On essaie de se rassurer avec des reporting et des process. La contrepartie est qu’on ne peut rien découvrir. Il y a beaucoup à gagner à laisser parler l’intelligence émotionnelle, mais il faut une lâcher prise. Cela demande du travail et de l’expérience.

IB : Quels sont vos futurs défis ?Eric Bellion Itinéraire d'un instinctif_Instinct entrepreneur

E.B. : Je vais participer à la prochaine Route du Rhum. C’est encore quelque chose de nouveau pour moi. Après le marathon autour du monde, je passe à un sprint transatlantique. Mon objectif : tenter reproduire l’état de grâce que j’ai connu sur le Vendée Globe. L’état de grâce c’est quand on survole les difficultés, que tu es performant mais que tu récupères en même temps. D’ici le départ, je vais expérimenter et faire toutes les préparations possibles et expérimenter pour trouver les clefs de cet état.

 

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Crédits photos : Vincent Curutchet ; Vincent Curutchet ; – ; Jean-Marie Liot ; – ; Jean-Marie Liot ; Vincent Curutchet


Supplément partenaire réalisé et animé par American Express. La rédaction des Echos n'a pas participé à sa réalisation.

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