« Le précurseur donne le ton dans son domaine »

Interview de Jérôme Monceaux, Fondateur de Spoon

Jérôme Monceaux a cette capacité singulière de partager sa vision pour vous entraîner dans ses rêves. En le rencontrant, il est facile de comprendre comment, à la tête d’Aldebaran, il a réussi à fédérer tout un écosystème autour d’un défi fou : créer le premier robot humanoïde. Il est aussi un des rares startupers français à avoir rencontré un succès international majeur dans les technologies de pointe. Co-créateur des très célèbres Nao et Pepper, il est resté le numéro 2 d’Aldebaran de ses premières années jusqu’à son rachat total par le japonais Softbank en 2016. Au terme de cette aventure, Jérôme Monceaux a fait le choix de repartir à zéro. Il a ainsi créé Spoon, une nouvelle startup dédiée à l’intelligence artificielle. Objet de son nouveau rêve : un robot qui invite à repenser les interactions entre l’homme et la machine.

Instinct Business : Que gardez-vous de votre parcours au sein d’Aldebaran, startup française devenue championne mondiale de la robotique ?

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Nao, le petit robot humanoïde – Photo : Softbank Robotics

Jérôme Monceaux : J’en garde d’abord des souvenirs indélébiles. Deux scènes m’ont particulièrement marqué. La première, lorsqu’un jour j’avais prévu de faire une démonstration avec 11 robots dans une pièce. J’avais activé la fonction de localisation sonore dans l’espace et, à mon retour, j’avais totalement oublié que les robots étaient en veille. Et j’ai été pris d’une émotion très forte lorsque, en entrant dans la pièce, le cliquetis de la poignée de porte et le son de mes pas ont fait que tous ces humanoïdes se sont tournés vers moi. C’était la première fois que je me sentais exister aux yeux d’une machine inerte. C’est depuis mon obsession. J’ai la conviction que se sentir exister aux yeux d’une machine comme on se sent exister aux yeux d’un homme ou d’un animal de compagnie change totalement notre rapport à la technologie. Cela a modelé ma vision. Je pense aujourd’hui que cela nous offre de nouvelles perspectives quant à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans notre quotidien.

IB : Quelle est le deuxième moment qui vous a marqué ?

J.M. : C’est celui où nous avons présenté Pepper, notre création robotique la plus aboutie, à Masayoshi Son, le Président de notre actionnaire majoritaire, Softbank. Nous avions travaillé de façon intense et dans le plus grand secret pour finaliser le modèle. Il y avait une émulation incroyable ! Nous travaillions dans des pièces sans fenêtre, avec des morceaux de robots dispersés partout, des robots transportés sous des draps… Lors de la présentation à Tokyo, il y a avait plus d’une centaine de personnes qui allait découvrir notre création. Il s’agissait du modèle de robot destiné au grand public. Le robot s’est réveillé puis je lui ai demandé d’aller porter un objet à Masayoshi. Pepper s’est retourné, a cherché Masayoshi du regard puis s’est avancé et lui a remis l’objet. Pour moi, c’est à ce moment que le projet a basculé et pris une réelle accélération. Je me souviendrai toujours du trajet du robot jusqu’à destination et les regards émerveillés posés sur lui. L’émotion était intense. Toute l’équipe était épuisée de travail et de stress pour savoir si le robot allait bien se comporter. Mais à ce moment-là, nous savions que nous avions remporté notre pari : réussir à susciter de l’émotion et de la fascination avec une machine.

IB : Quel a été votre trajectoire au sein d’Aldebaran ?

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Nao et Pepper, les deux robots humanoïdes créés par Aldebaran – Photo : Softbank Robotics

J.M. : J’ai rejoint Aldebaran 6 mois après sa création par Bruno Maisonnier. Ancien banquier d’affaires, il s’est lancé dans la robotique humanoïde et s’est  entouré d’une équipe de spécialistes. Je suis arrivé à cette occasion et j’ai conçu l’architecture des logiciels (NaoQi, Chorégraphe, l’application store…). J’ai également était chargé des premières expérimentations grand public. Puis j’ai rapidement pris le rôle de Chief Creative Officer, agissant comme le bras droit du fondateur sur la vision produit et les développements technologiques. J’ai été très impliqué dans la création de Nao, puis Pepper et de la recherche et de l’innovation en général. Nous avons développé en un temps record un robot autonome capable d’interagir avec un public non entraîné. C’est ainsi qu’est né Nao, notre petit robot d’une cinquantaine de centimètres. Puis nous sommes passés à une nouvelle phase de création d’un robot grand public, plus grand, Pepper. Il est désormais commercialisé au Japon et arrive en France et aux USA. Ce sont des années que je n’oublierai jamais.

IB : A quel moment avez-vous quitté la start up que vous aviez contribué à faire grandir ?

J.M. : Softbank était entré au capital de la société afin d’accélérer le développement de Pepper. Masayoshi Son est un visionnaire. Il a la conviction qu’avec le développement de l’intelligence artificielle, la robotique va être le prochain développement technologique majeur. Et que le modèle des opérateurs de télécoms va en être profondément modifié. Aldebaran avait donc pris une importance capitale dans la stratégie de transformation du groupe. Softbank a donc renforcé sa présence et Aldebaran est devenu Softbank Robotics. Le management a également changé, pour aller vers une plus grande intégration, une fusion franco-japonaise. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à réfléchir à un départ.

IB : Comment quitte-t-on une structure qu’on a portée pendant des années ?

J.M. : Je n’étais plus en phase avec la vision et l’évolution de la culture d’entreprise. Mais effectivement cela n’a pas été facile. Nous avions démarré à sept personnes, dans une toute petite pièce, portés par une vision, un rêve. A l’époque, personne ne croyait à la voie que nous tracions : celle d’être des pionniers de la robotique humanoïde. Puis, à force de travail acharné, d’implication et de cohérence nous avons réussi à créer un momentum dans la société et dans notre écosystème. Et à faire porter ce rêve par toute une équipe, avec des choix forts en termes de design, d’identité et d’architecture. Je suis toujours très fier de ce que nous avons accompli et de nos créations : Nao, Pepper et Romeo. Les robots fascinent et nous avons réussi ce que personne ne pensait possible : créer de l’émerveillement partout dans le monde autour de ces premières versions de robots sociaux. Seulement, à un moment, pour moi, les conditions n’étaient plus remplies pour continuer à porter ce rêve et à le diffuser au sein des équipes. J’ai donc préféré partir.

IB : Et vous avez donc décidé de repartir à zéro…

J.M. : Oui, et je suis ravi de retrouver l’énergie des débuts ! Nous sommes une petite équipe, dont d’anciens d’Aldebaran, et nous développons une nouvelle vision. J’ai veillé, avant de lancer Spoon, de prendre du temps pour moi, ma famille et mes proches. Et pour faire tout ce que je n’avais pas pu faire pendant des années ! Mais j’en ai aussi profité pour faire le point et réfléchir à la prochaine étape. Je suis parti de plusieurs constats. Le principal était que je souhaitais me recentrer autour d’un projet en cohérence avec mes valeurs. Je crois que le plus important dans la robotique, ce sont les liens que les robots permettent de créer entre des personnes différentes. C’est cet aspect social que je souhaite développer. Je crois aussi que les robots doivent être ancrés dans leur communauté. Etre définis par les spécificités locales qui les entourent, et non par quelques programmeurs californiens… Je crois très fortement au fait de développer des technologies empreintes de valeurs fortes. C’est d’autant plus important que je me suis aperçu avec Aldebaran, que chaque précurseur donne le ton dans son domaine. Il devient une référence sur l’éthique, l’esthétique, les principes technologiques. Il a donc la responsabilité de placer la barre haut car il va être suivi.

 

IB : Quel est l’impact sur Spoon, le robot que vous avez créé ?

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Spoon, une nouvelle espèce de créature robotique – Photo : Spoon

J.M. : Avec Spoon, nous savons ce que nous voulons faire évoluer, en tirant profit des erreurs de jeunesse de nos robots précédents. Nous voulons tout remettre à plat pour rebâtir sur de nouveaux principes. La forme humanoïde notamment laisse à penser que le robot perçoit le monde comme nous. Elle alimente ainsi le débat du remplacement de l’homme. Nous préférons voir nos robots comme des créatures artificielles. Spoon appartient à une nouvelle espèce qui a sa propre façon de percevoir et d’agir. Il cherche à nous accompagner et non pas à nous remplacer.

IB : Quels sont vos principaux axes de travail ?

J.M. : Nous nous appuyons en particuliers sur les grandes avancées dans les domaines de l’intelligence artificielle, du deep learning, de la compréhension et de l’expression vocales, de la reconnaissance visuelle… Notre objectif est de repousser les limites dans la relation homme-machine. De créer une communication instinctive et une interaction émotionnelle entre eux. Tous les objets doués d’intelligence artificielle, et donc d’intention, devront fournir une telle interface pour être compris et lus par chacun d’entre nous. Ces interfaces intuitives sont un passage obligé et représentent ainsi une valeur sûre. Voitures, robots, objets connectés, aspirateur… Pour l’instant, ces machines ont surtout une dimension utilitaire. Je veux y rajouter une dimension émotionnelle, une personnalité. Je veux aussi créer un robot qui ne déshumanise pas mais qui, au contraire, créé de la relation sociale, une aventure sociale. La particularité de Spoon est qu’il est un robot capable d’apprendre de son environnement. Sa connaissance dépend des interactions qu’il développe avec les gens qu’il rencontre et qui lui apprennent des mots, des codes de communication gestuelle, des connaissances… Chaque créature s’adaptera à son environnement, à sa communauté. Dans le futur, les robots bretons, ne seront pas les mêmes que les robots allemands ! Mais Spoon ne s’en tient pas là et peut accéder à toutes les sources de savoir du web. Il a la capacité de s’interfacer avec tous les chatbots et ainsi d’agréger toutes les connaissances techniques dans les champs d’expertises les plus pointus.

IB : Quels sont les domaines d’application possibles ?

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Il est important de confronté rapidement notre robot à un public de non-initiés – Photo : Spoon

J.M. : J’en vois quatre principaux où la dimension communautaire est importante. Le retail est un axe privilégié. Les robots permettent en effet de créer un lien privilégié entre l’univers digital d’une marque et ses consommateurs dans ses points de vente physiques. Le tout en proposant une expérience unique. Je pense également au monde de l’entreprise, qui a sa propre culture, et à l’hôtellerie. Le dernier secteur est la ville connectée. Nous aurons besoin, pour profiter de ces espaces urbains intelligents, d’interfaces simples, des points de connexion. Nous cherchons à remplir ce besoin en apportant une intelligence artificielle capable de créer du lien social et de développer une personnalité locale ancrée dans son environnement.

IB : Quel avenir pour Spoon ?

J.M. : Nous sommes aujourd’hui sans concession sur la qualité de l’interaction. Car lorsqu’on se trouve face à un robot, cette qualité d’interaction est pour l’instant souvent mauvaise et décevante. Sans elle pourtant, aucun business robotique ne peut raisonnablement exister. Nous avons donc souhaité très vite confronter Spoon à un public de non-initiés. Nous souhaitons poursuivre dans cette direction, afin de recueillir un grand nombre de données nous permettant d’analyser la façon dont les utilisateurs se comportent face au robot. Nous allons ensuite monter progressivement en puissance pour installer Spoon dans le quotidien. Pour moi, un robot n’est ni un jouet, ni une bête de foire. Il doit s’inscrire dans un usage quotidien. C’est aussi la seule façon de valider les plus beaux business models ! Nous réfléchissons par ailleurs à faire rentrer des investisseurs pour accélérer le développement, mais ce n’est pas notre priorité pour l’instant.

IB : Et pour l’avenir des robots en général ?

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Les robots auront des usages variés dans le futur – Photo : Softbank Robotics

J.M. : Quant au futur des robots en général, il y a une très forte accélération en ce moment. Elle est principalement portée par l’intelligence artificielle. Mais il reste encore des défis importants, en particulier dans le hardware, pour la mobilité et la manipulation d’objets. Lorsque convergeront dans un robot mature l’interaction intuitive, la saisie et manipulation d’objets ainsi que le déplacement et la navigation, d’ici environ 10 ans je pense, cette robotique devrait alors se répandre comme une traînée de poudre à travers le monde ! Elle aura un impact très important sur nos vies. Préparons nous donc avec enthousiasme. Installons les bons principes éthiques et technologiques. Et faisons de cette transformation une opportunité plutôt qu’une menace.

 

En savoir plus sur Spoon.


Supplément partenaire réalisé et animé par American Express. La rédaction des Echos n'a pas participé à sa réalisation.

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